Naata Nungurrayi, le secret des pistes

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Naata Nungurrayi, le secret des pistes

 

Naata Nungurrayi est l’une des plus vieilles artistes aborigènes, une conférencière Pintupi et une femme de loi hautement considérée. Elle commence à peindre en 1996, à plus de soixante ans, mais en quelques années, elle est devenue une artiste australienne très en vue. Elle a participé à de prestigieuses expositions et reçoit en 2002 un prix spécial au National Telstra Award, décerné par le Museum and Art Gallery of Northern Territory de Darwin. L’année suivante, un timbre australien reproduisant une de ses toiles est même réalisé. En 2004, saluée par la critique, elle est élue, par un jury de professionnels rassemblé par l’Australian Art Collector Magazine, pour figurer parmi les « 50 Most Collectable Australian Artists ». Depuis 2007, elle est fermement établie comme l’une des artistes les plus importantes, comme en témoigne la vente au prix record de 216 000 AU$ de l’une de ses toiles chez Sotheby’s à Melbourne.

Afin de comprendre comment cette artiste a su s’imposer sur la scène artistique australienne, nous vous proposons d’étudier ce qui fait la particularité de son œuvre, en nous intéressant à My Country, une acrylique sur toile de 149 x 90 cm réalisée en 2004.

Naata Nungurrayi, My Country, 2004, acrylique sur toile, 149 x 90 cm.

Naata Nungurrayi, My Country, 2004, acrylique sur toile, 149 x 90 cm.

 

Les pistes de Naata Nungurrayi

My Country est une carte vue du ciel de la région de Kintore et de Kiwirrkura. Naata Nungurrayi décrit les routes parcourues durant sa jeunesse. Elle retrace les chemins suivis avec ses deux sœurs, dont la célèbre Nançy Nungurrayi Ross, passant le long de Irrutut, Tjunpul, Marrapinti, Ngami, Wirrul. Puis, elle dépeint les sites de Liki où son fils Kenny est né, la route qui l’a conduit à Ukunuy où son second fils, Tilji, a vu le jour avant de se concentrer sur Unkunuya où sa fille est morte, puis sur Yumurru où son mari a vécu ses derniers instants. Elle conte également les chemins qui l’ont poussé vers l’est, jusqu’à Pinpirrnga, où elle devait s’abreuver dans le trou des pierres et dormir sur le sol. Enfin, elle termine par les pistes d’Amunturrgu (Mount Liebig) et de Papunya.

Dans cette œuvre autobiographique, Naata Nungurrai narre l’époque où elle vivait en nomade dans le désert. Ce n’est qu’en 1962 qu’une patrouille du Service social indigène l’a contrainte, avec sa famille, à se sédentariser à Papunya. Elle avait alors 13 ans et n’avait jamais eu de contact avec les blancs. En 1971, toujours à Papunya, Naata Nungurrayi assiste à l’appropriation de la peinture par les hommes de sa communauté. À l’aide des toiles nouvellement produites, les Pintupi regagnèrent en 1982 leurs territoires ancestraux tout en démontrant la richesse de leur spiritualité. Néanmoins, à cette époque, les femmes étaient écartées du processus créatif. Ce n’est qu’en 1994 que des femmes de Haasts Bluff et de Kitore, comme Ningura Naprrula ou Makinti Napanangka, se lancèrent dans la peinture autour de la curatrice Marina Strocchi. L’irruption de ce groupe de femmes, surnommé « East Side », sur la scène de l’art aborigène du Désert central correspond à la disparition de la première génération des artistes hommes de Papunya. C’est dans ce contexte que Naata Nungurrayi débute sa carrière en 1996, avec le soutien de la coopérative Papunya Tula Artists.

 

Makinti Napanangka, Hairstring, 2007, acrylique sur toile, 150 x 100 cm.

Makinti Napanangka, Hairstring, 2007, acrylique sur toile, 150 x 100 cm.


Dans un premier temps, Naata Nungurrayi s’est concentrée sur la représentation d’événements mythiques en lien avec les femmes ancêtres et les sites qui leurs sont associés. Mais, après la disparition de ses deux sœurs et de long mois de nostalgie sans toucher à un seul pinceau, elle décide de réaliser une série d’œuvres relatant sa vie de nomade. Elle se met alors à tracer les chemins de sa vie d’autrefois. Elle peint les routes dans l’ordre où elle les a parcourus, réalisant ainsi des allées et venues sur la surface picturale. Elle se concentre véritablement sur les déplacements, délaissant totalement les lieux repos qu’elle décrit habituellement dans ses autres toiles au moyen de cercles, sorte d’enceintes protectrices.

Par un jeu de contraste entre l’ocre brun et le jaune, elle développe une topographie mouvante, offrant une illusion du désert australien. Délaissant toute une partie de la palette qu’elle emploie pour d’autres œuvres, tels que les rouges, les roses ou les oranges, elle souhaite restituer le climat sec et chaud rencontré lorsqu’elle parcourait le désert.

À l’image de nombreux artistes aborigènes, la récupération des terres et le combat qui a précédé s’accompagnent de la nécessité de mieux individualiser les sites. Ainsi, Naata Nungurrayi lie chaque lieu sacré à sa propre vie. Elle aime d’ailleurs à traduire My Country par « ma maison », plus que par « mon pays », car le désert est sa demeure autant que celle de ses ancêtres.

 

Les pistes des ancêtres

Les lieux représentés sur My Country sont des sites cérémoniels de la région de Kintore et Kiwirrkura, où elle s’est autrefois arrêtée, qui relatent la Loi traditionnelle des femmes. Ainsi, lorsque Naata Nungurrayi mentionne le site de Marrapinti, elle ne se réfère pas uniquement au lieu où elle a été initié jeune fille, mais également à l’événement mythique qui s’y est déroulé et les cérémonies qui s’y jouent. Les femmes ancêtres avaient, sur ce site, confectionné les premières arêtes pour parer le nez, que des générations d’hommes avaient portés ensuite. De même, lorsqu’elle évoque le site de Wirrulnga, elle relate la récolte des premiers kampurarrpa (raisin sec du désert) par les êtres primordiaux. Elle évoque également la manière dont, sur le site, à l’occasion des cérémonies, des gâteaux sont confectionnés à l’aide de ces fruits. Le contenu cérémoniel et sacré de la toile n’est pas toujours lisible en surface. Sur la toile vierge, l’artiste débute par une embauche rapide des pistes parcourues par les ancêtres qu’elle couvre ensuite de points. Ce schéma préliminaire, tracée sur un aplat de couleur noir, est, comme pour tout artiste aborigène, un moment important du processus créatif. Il incarne l’intégralité de l’histoire et dévoile tous les secrets. Une fois masqués par les points, les sites s’effacent et les tabous sont enfouis, rendus illisible pour l’œil non initié. La toile prend alors du relief, donnant un aspect visuellement attractif à l’œuvre, presque ondulatoire. Alors qu’ils donnent vie à la carte, les points colorés sont avant tout employé par Naata Nungurrayi comme un procédé mettant en évidence l’histoire contenue dans des éléments sous-jacents.

Naata Nungurrayi, Marrapinti, 2013, acrylique sur toile, 107 x 56 cm.

Naata Nungurrayi, Marrapinti, 2013, acrylique sur toile, 107 x 56 cm.


My Country ne se limite pas à raconter l’histoire de Naata Nungurrayi. Il s’agit également d’une description du désert à l’époque du temps du rêve et des pistes parcourues par les ancêtres. L’artiste s’efforce de restituer les dunes de sable, les rochers et la végétation, tels qu’ils ont été forgés par les ancêtres, avec le plus de justesse possible. Véritable topographie mythique, cette toile démontre une profonde connaissance culturelle et géographique, que seule une grande initiée peut détenir.

 

Un temps éternel

Naata Nungurrayi est l’une des rares femmes à avoir hérité du droit de représenter le parcours des femmes lors des cycles Tingari. Ces mythes racontent les pérégrinations des ancêtres dans le désert, lorsque sur la surface plane de la terre, ils se sont déplacés, ont façonné le paysage et ont effectué les premiers rituels. De nombreux artistes masculins, dont Ronnie Tjampitijinpa ou George Hairbrush Tjungurryi (le frère de Naata Nungurrayi), dépeignent les cycles des hommes. Néanmoins, les ancêtres hommes étaient précédés des femmes et des novices qui, en retrait, ont créé leurs propres chants, leurs histoires et leurs rites.

Ronnie Tjampitjinpa, Tingari Dreaming, 2015, acrylique sur toile, 203 x 139 cm.

Ronnie Tjampitjinpa, Tingari Dreaming, 2015, acrylique sur toile, 203 x 139 cm.


Les empreintes des Tingari sont partout dans le désert, surtout pour Naata Nungurrayi qui sait les lire. Lorsqu’elle les représente, elle s’affranchit des peintures masculines où les réseaux des routes sont fluides, ressemblant à des labyrinthes. Elle préfère réaliser un dédale de lignes, quadrillant ainsi le territoire. À partir de points fins, réalisé à la brosse plus qu’au bâtonnet, elle réalise des lignes interconnectées qui représentent des tali (dunes de sable) et la végétation.

En peignant My Country, Naata Nungurrayi construit sa toile sur le même schéma que celui qu’elle emploie pour représenter les cycles Tingari. Par cette analogie picturale, elle fait se rencontrer l’origine du monde avec des événements récents. Elle traduit avec intensité le temps du rêve, un temps éternel, soumis au remaniement perpétuel des actions de l’homme. Pour Naata Nungurrayi, les sites ancestraux étaient et restent sa principale source d’inspiration. Son œuvre est remplie du souvenir des endroits où ce sont déroulées son enfance et avant elle l’enfance et la vie de ses mères et de ses ancêtres.